jeudi 27 novembre 2008

My Fisrt "DigitalPinholeMovie" (Bastia, 23 nov. 2008)


video
Vidéo Yannick Vigouroux,
« Sténopé numérique, Quai des Martyrs,
Bastia, Corse, 16 h,
23 nov. 2008
»






My Fisrt
"DigitalPinholeMovie"...

Lumière entre chien et loup, à Bastia le soleil vient de se coucher sur la mer Méditerranée ; l'eau devient de plus en plus sombre.

Elle me fait penser à une épaisse masse liquide et élastique à la fois, dont le sang coagulerait – celui d'un vaste battement de coeur maritime. Ici, la mer ne se retire pas. Les marées que j'aime tant en Normandie, qui permettent notamment la pêche à pied et de longues promenades, n'existent pas ici. Une mer qui respire, palpite certes, mais semble menacée, comme si elle risquait d'étouffer dans sa stagnation crépusculaire...

C'est ma première tentative de filmer une « Littoralité » : si l'image est flou, le son, lui, comme je m'y attendais, n'est pas dégradé...

mercredi 26 novembre 2008

Les « Littoralités » portugaises exposées au festival ARTE MARE, Bastia, 22-29 nov. 2008

Photo Yannick Vigouroux,
« Bastia, Quai des martyrs, 23 nov. 2008 »
(sténopé numérique)







« Les paquebots qui le matin passent la barre
A mon regard apportent avec eux
Le mystère joyeux et triste des arrivées et des départs. »

(Fernando Pessoa, Ode maritime)





Photo Yannick Vigouroux, « Grand angle et Petite Box »,
exposition de photographies du Portugal de Luisa Ferreira
et Yannick Vigouroux, Théâtre Municipal de Bastia.





Dans le cadre du festival Arte Mare, qui a invité cette année le Portugal, j'ai le plaisir d'exposer, à côté des photos de Luísa Ferreira, les « Littoralités » réalisées en 1998 à Lisbonne, jusqu'au 29 novembre 2008 (commissaire d'exposition : Jean-André Bertozzi. Un grand merci Jean-André pour cette belle expérience !).





Photo Yannick Vigouroux, « Grand angle et Petite Box »,
exposition de photographies du Portugal de Luisa Ferreira
et Yannick Vigouroux, Théâtre Municipal de Bastia.







http://www.arte-mare.com/


www.arte-mare.com/spip.php?article1030


www.luisaferreira.com/


vendredi 21 novembre 2008

« Pour une image précaire (Du Polaroid SX-70 à la photophonie) : entretien entre Bruno Debon, Marc Donnadieu, Bernard Plossu et Yannick Vigouroux)



Photos Bruno Debon, « 1er fév. 2006 » /
Marc Donnadieu, « Curtain (Le Havre) # 1a » (Photophonie)






A l’origine de cet entretien, il y eut cette discussion téléphonique, dans la soirée du 22 août 2008, avec Marc Donnadieu, dont voici un extrait griffonné alors à la hâte (tant la teneur de ses paroles devaient, selon moi, être sauvegardées) :

« Marc Donnadieu : […] Dans son travail, Marc Trivier tente de se situer au plus précaire des choses ; les photos de Trivier me font ainsi penser à l’écriture de Samuel Beckett. D’autres, comme Bernard Plossu, utilisent la précarité de certains appareils photographiques : l’utilisation de l’appareil-jouet, dans ce qu’il apporte de contrainte, lui permet ainsi d’exprimer quelque chose d’autre, de différent, sans que l’image qui en résulte en soit forcément précaire pour autant.Parfois, je pense que je fais les deux : j’utilise des appareils précaires pour faire ressortir la précarité des images. »

J’ai donc proposé à Marc Donnadieu de poursuivre la discussion à trois, puis à quatre... J’ai interrogé Bernard Plossu, et d’autres artistes, dont les contributions viendront, peut-être, par la suite, étoffer les lignes qui suivent. Prenons le temps que nécessite la réflexion. Pour certains, comme la prise de vue, elle est spontanée, immédiate ; pour d’autres, elle nécessite un temps plus long de maturation, comme leurs image parfois, mais pas forcément…

En effet, pour revenir à l’impulsion de départ, à l’origine de cette discussion, comme moi et Bruno Debon, Marc Donnadieu a beaucoup pratiqué le Polaroid, avant de se tourner, plus récemment, vers la photo au téléphone mobile (la « photophonie », comme on la nomme désormais)… (Voie que, pour ma part, j’ai fini par abandonner au profit de la pratique du sténopé numérique).





Yannick Vigouroux : Peux-tu développer ces notions abordées lors de cet échange téléphonique, en particulier celle de “ précarité ” ?...

Marc Donnadieu : Ce que je voulais dire, c’est que, comme à chaque fois, je me méfie des lectures qui se situent uniquement au niveau de la technique et de l’outil. Dans cette idée de la “ Foto Povera ”, pour moi, ce n’est pas la précarité ou la “ povérité ” pauvreté de l’appareil-photo qui fait la précarité ou la “ poverité ” de l’image.

YV : Mais l’utilisation volontaire ou accidentelle d’un boîtier sommaire n’encourage-t-il pas parfois à adopter une autre posture face au monde, à l’idée que l’on se fait d’une image ? Je suis toutefois conscient, et je rejoins ici entièrement ton point de vue, que l’on peut faire des images très “ précaires ” avec un Leica doté d’une très bonne optique, “ piquée ” comme l’on dit dans le jargon des photographes… Questions dont je me suis entretenu ces derniers mois avec différents artistes, comme Laurent Chardon ou Antoine Zajac, et d’autres…

MD : D’un côté, nous avons des photographes comme Bernard Plossu qui, au-delà de leur appareil-photo habituel, utilisent d’autres types d’appareils-photo, le plus souvent des appareils-photo très simples et très ordinaires – sommaire comme tu le dis –, comme pour mettre en danger leur façon de faire des images. Il y a, bien sûr, chez Bernard Plossu, la nécessité de l’urgence : face à l’absence d’appareil-photo et la fatalité de prendre une image, on achète le premier jetable venu. Mais il y a aussi, au plus profond, cette idée de se mettre en danger, et d’apprendre de par cette mise en danger, à l’instar d’une course d’obstacles.

YV : Qu’en penses-tu Bernard ?

BP : en fait, je continue a préférer l'appellation espagnole de “ camera juguete ” que “ Foto Povera ” !
C'est amusant et créatif , tout ça ! … et cette terminologie espagnole de “ camera-jouet ” me plait vachement ! ”...

Yannick, t ' ai- je déjà dit comment j'ai commencé avec les Agfamatics ?
C'est Jean-Jacques Deutsh, alors redacteur-en-chef de Le nouveau photo-cinéma qui m'avait offert en 1970 un Agfamatic- sensor...





Photo Bernard Plossu, « Paris, 1970 » (Agfamatic)






MD : Chez Bernard Plossu, en effet, on a l’usage d’un appareil-photo pauvre, ces “ camera-juguetes ” qu’il affectionne. Et cela, non pas pour faire une photo pauvre, mais pour se laisser surprendre par cet appareil-photo pauvre. C’est comme un déplacement dans un ailleurs, dans l’étrangeté des choses, comme s’il fallait se positionner à un moment donné dans une altérité vis-à-vis de son propre travail à travers un déplacement de l’outil, des habitudes, du savoir-faire, etc.

YV : Et chez d’autres auteurs, tels que Marc Trivier ?...

Si je pose cette question, c’est parce que, tout comme Bruno Debon (nous étions tous les deux étudiants à l’ENSP d’Arles), j’ai commencé, sous son influence, au début des années 1990, à faire des photos à la box [la publicité de la box d’origine, conçue en 1888 par l’Américain George Eastman, proposait pour la première fois une logique manufacturée, annonciatrice d’une industrie de la photo : « Just Shot, We Do the Rest ! » et, en effet, une fois le film exposé, l’on était encouragé à l’envoyer à l’usine de Rochester, d’où l’on vous expédiait les négatifs et les tirages accompagnés de votre boîte chargée d’un nouveau film vierge…] de faire des photos, après avoir découvert son travail, si littéraire et atypique.

Pour moi et pour Bruno, ce premier véritable appareil amateur de l’histoire de la photographie doté d’une simple lentille, qui est en fait un sténopé miniature à peine amélioré (d’ailleurs, chez Oscura, l’on s’amuse volontiers à enlever la lentille pour pourvoir faire du sténopé sur rouleau, m’a confié Jean-Michel Galley), qui annonce en tout cas une première “ démocratisation ” de la photo dans le geste, et une première (bien que très relative !) démocratisation d’un point de vue financier bien sûr… Utiliser une box a été est reste pour moi expérience originelle, sinon originaire… Je photographie avec un regard débarrassé du poids des conventions issues des utopies technicistes de la modernité bourgeoise… J’aime mettre à mal ces utopies.

MD : Pour d’autres photographes que Bernard Plossu, comme Marc Trivier, de mon point de vue en tout cas, l’image est dans un état de précarité, de pauvreté, de “ povérité ” qui ne vient pas de l’appareil, bien au contraire. Il s’agit de faire renaître l’image comme au premier matin du monde, à partir d’un degré zéro qui ouvre sur une épiphanie, une condensation entre, d’un côté, toute l’expérience de la vie et du monde, et de l’autre, l’innocence d’un premier regard – ou d’un regard premier – sur le monde, comme pouvaient l’être à la fois ceux de Saint François d’Assise et de Saint Jérôme, sainte Thérèse d’Avilla et de Saint Augustin.
Autrement dit : comment croire encore au monde à l’intérieur même d’une extrême lucidité du monde. En cela, je rapprocherais l’écriture de Trivier de celle de Beckett ou de Jacottet. Pour construire cela, il faut parfois des outils extrêmement sophistiqués et un travail incommensurable. D’autres encore conjuguent les deux, comme Corinne Mercadier par exemple.




Photo Bruno Debon, « Fév. 2008 » (Photophonie)






YV : Marc, Bruno, pouvez-vous me parler du passage du Polaroid SX-70 au téléphone mobile permettant de prendre des photos ? Il me semble qu’il y a plus d’un lien… notamment l’apparition immédiate d l’image, et peut-être des relations plus inattendues ?

MD : Au départ, j’ai utilisé des appareils-photo Polaroid pour trois raisons. Tout d’abord pour un rapport au temps : avec eux on peut capturer un bloc de temps dans l’image, et quelque fois un bloc de temps articulé à un bloc d’espace, et/ou inversement. Ce qui donne naissance à un passage inscrit dans l’image, une durée autant qu’une traversée. Ensuite pour un rapport à la couleur. Quand on utilise le Polaroid dans ses marges, on n’obtient plus les couleurs réelles, les couleurs des murs ou des objets par exemple, mais la couleur de la source de lumière qui éclaire la scène, et plus précisément la couleur associée à a température de la source de lumière qui éclaire la scène. On obtient ainsi un faux monochrome, une couleur climatique, atmosphérique, dominante, qui vient “ surcharger ”, “ oblitérer ”, les couleurs existantes réelles. Elle ne les annule pas, elle ne les fait pas disparaître mais les baigne dans un autre état, proche de l’aube ou du crépuscule. Là encore, on est dans un bloc, une épaisseur, une densité. Enfin, à partir de là, on se rend compte que l’appareil peut fonctionner comme une gomme qui efface ce que l’on veut, ou comme un pinceau d’aquarelle qui souligne ce que l’on veut.

YV : C’est ce que recherche aussi, me semble-t-il, Corinne Mercadier, qui opère par dépouillement progressif (un tirage en couleur est reproduit à l’aide d’un appareil Polaroid, image qui est elle-même agrandie) des couleurs et de la matière pour obtenir au final une image quasi monochromatique, sans profondeur, dans lesquelles l’espace comme le temps semblent suspendus…

MD : Et c’est ce que j’ai retrouvé plus tard grâce au téléphone mobile. L’autre point commun, c’est que, dans les deux cas, on voit l’image immédiatement. C’est le paradoxe de ces images, elles sont rapides et immédiates alors même que qu’elles capturent des durées paradoxales, très longues ou hors du temps, de la présence, presque de l’aura ou des fantômes.

YV : J’éprouve le sentiment face à certains sténopés réalisés par Felten-Massinger, Guillaume Palat, le collectif Oscura : l’image, du fait du long temps de pose, ressemble à une lente coulée d’espace-temps.

Si je me souviens bien, à l’occasion de l’exposition Foto Povera 3 au Centre Photographique d’Ile-de-France (Pontault-Combault) en 2005, tu avais déclaré, lors d’une table ronde, que tu voulais enregistrer “ la chaleur ” du monde, et que, d’une certaine manière, c’était celle-ci qui produisait la photo ?...




Photo Marc Donnadieu,
« Halo bleu #4 Christian (série pour CB) »
(Photophonie)





Cela me conduit à la problématique de la notion d’ « auteur », qui suscita nombre de débats durant le XXe siècle en particulier, en littérature… En photo (dans le cinéma aussi bien sûr), la question se pose depuis les origines puisque celle-ci est considérée comme un “ art mécanique ” de reproduction, d’ailleurs la notion d’ “ art ” ne pèse pas du tout dans la balance au départ, puisque le souci de Nicéphore Nièpce était avant tout de réaliser les meilleures reproductions possibles d’œuvres d’art à l’aide du bitume de Judée, chimiquement, et d’une camera obscura, physiquement.

Or l’activité actuelle d’un collectif tel qu’Oscura, pose à nouveau cette question de manière frontale, pour d’autres raisons : est-ce le photographe membre du collectif qui a fait la photo, au Mali par exemple, l’enfant ou l’adulte de ce pays qui, aidé, conseillé par lui réalise son autoportrait, voire la boîte de conserve ou de Coca-Cola percée d’un trou d’épingle ? Tous sont-ils auteurs, y compris la boîte, et se partagent la paternité de la photo ?

MD : Je ne vois pas vraiment à quoi tu fais référence à travers cette notion “ d’auteur ”, mais il est vrai que pour moi, à l’intérieur de ma pratique propre, l’appareil-photo d’une certaine manière fait la photo, il est tout autant l’auteur de l’image que moi, presque le co-auteur. Mais jamais l’outil fait pas regard !

YV : Certes “ l’outil ne fait pas le regard ”, tu as raison, mais parfois, et souvent, “ l’outil encourage à initier, produire un certain regard ”… Ainsi, Bernard Plossu aime dire que…

Bruno Debon : Tu sais, Yannick, la question des appareils me laissait sec… En revanche, étant sur le point d’attaquer un magnifique plateau de fruits de mer plus colorés et brillants que les yeux de la serveuse, je passais en revue coquillages et crustacés et les odeurs marines, et le paysage nacré de la grève faisait naître en moi une envie de boire une première gorgée de chablis. Putain ! m’écriai-je en soliloque, la serveuse a oublié les outils.

Et là, c’est revenu, le SX-70, j’avais tant désiré l’utiliser, après avoir vu Alice dans les villes de Wim Wenders (1974). La Normande est arrivée, souriante, et plus jolie qu’avant, me présentant ses mains remplies d’outils. Ils sont indispensables et chacun d’eux possède sa fonction spécifique. Pour moi, le SX-70 m’est apparu comme un jouet, d’ailleurs j’en ai cassé au moins trois. C’est vrai aussi que j’ai cassé trois Rolleiflex et au moins autant de photophones… Les bonnes vieilles box sont indestructibles, je me rappelle même avoir réparé l’une de celles de Yannick.

Marc Donnadieu fait à juste titre un parallèle avec le travail de l’écrivain, ses crayons et ses stylos et, comme lui, je pense je pense que l’outil peut relever le trait, gros ou fin, gras ou diffus. Allez donc décortiquer une araignée [de mer] bien pleine avec un cure-dent !

Plus loin, dans la discussion, Yannick, tu parles de ces instants photographiques à la box comme des « lâcher-prise », comme si tu reconnaissais à la lumière, au monde, une possible paternité ou maternité photographique. La simplicité ultime de ces outils initieraient-elles une sorte d’osmose, une pression créative active ? Marc, parlant de sa pratique propre, avance même l’idée de l’appareil-photo comme « co-auteur »…




Photo Yannick Vigouroux,
« Window # 977, Luc-sur-Mer, Normandie, 2 sept. 2008 »
(sténopé numérique)






YV : Je suis entièrement d’accord avec Marc. Le soleil, et sa lumière originelle et originaire, source de vie, des êtres et des choses, captées, souvent déformées par les camera lucida et camera obscura connues depuis l’Antiquité, puisqu’Aristote en connaissait les principes, est l’Auteur principal avec les différentes boîtes « primitives » d’enregistrement que j’utilise. C’est donc même plus qu’un co-auteur. Je crois qu’il faut revenir, dans un contexte où les artistes, plus que jamais, en tout cas ceux qui « réussissent », et sont sur-subventionnés selon moi, ont un ego hypertrophié et se prennent pour des “ Dieux vivants ”, encouragés il est vrai en France par des scribouillards qui jouent aux critiques d’arts alors que ce ne sont que des journalistes qui font rapidement et mal leur métier : des copier-coller à peine modifié des textes des dossiers de presse. Pour paraphraser le titre d’un recueil d’articles de Jean Dubuffet, je me considère comme un « homme du commun à l’ouvrage », avant tout. Et cet « homme du commun », visant approximativement avec sa box, a souvent le sentiment que c’est la lumière et le sujet qui lui dicte l’image. Et je répond alors parfois, mon attachante box rudimentaire dans les mains, avec une lenteur qui n’est toutefois pas dépourvue d’excitation, à cette douce injonction…

Bruno, j’aime bien la métaphore que tu files entre les instruments spécifiques et indispensables que nécessite le décorticage d’un crabe, des coquillages, et l’usage d’appareils « primitifs »… Primitifs, oui, ils le sont ces instruments, mais, et peut-être pour cette raison justement, indispensables, pour nous en tout cas ?

Et puis, dans Le Parti Pris des choses (1942), Francis Ponge écrit à propos de L’huître : “ vivants Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d’où l’on trouve aussitôt à s’orner. ”
Je pense forcément à ces lignes en te lisant !...

Mais revenons au rapport si fort, dont les photos de Daniel Challe, Rémi Guerrin, Corinne Mercadier, Bernard Plossu et Nancy Rexroth, pour ne citer qu’eux, témoignent, dans la nébuleuse de Foto Povera…

BD : Cela ferait presque sourire, Bruno sur la page jouant avec sa boîte comme avec un cerf-volant, et le cerf-volant jouant avec lui. Derrière une telle évocation, nous pourrions douter de notre sérieux. Et pourtant, je rigole toujours autant devant « L’Elevage de poussière » de Duchamp photographié par Man Ray. Une assemblée d’une estouffade de fadas dadas et révoltés.

YV : Toujours le langage gastronomique !… et les idiosyncrasies, la faconde du sud de la France. Puisque tu aimes évoquer la Normandie où je suis né, tu le sais, je songe moi, face à cette photo à des moutons, ceux de poussière, mais aussi les ovidésprésalés de la Baie du Mont-Saint-Michel, et, surtout, les vagues moutonnantes de la Manche que j’ai tant photographié et photographie encore dans ma série « Littoralités »…

BD : Aujourd’hui, pour répondre à ta question subsidiaire à propos de mes dernières images prises au téléphone mobile m’a conduit à ouvrir à nouveau l’un des livres de Jean-Philippe Reverdot, intitulé L’Epreuve (éd. Marval, 1998) qui commence par une citation de Samuel Beckett : « en face le pire jusqu’à ce qu’il fasse rire. »

Et moi, je m’embrouille avec ces pinces et pics métalliques, et le jus d’un oursin qui orne un peu plus ma chemise d’une médaille douteuse. Je regarde autour de moi. La serveuse se dédouble dans la baie et se gratte une épaule. Cette huître sauvage quelques heures plus tôt repoussait la vase qu’elle filtra sans cesse, jusqu’à ce qu’on la mange.

La question du photophone m’intéresserait tout autant, mais là, je résume ce que je ressens, pas le temps, pas envie de sortir l’ « artillerie », d’ailleurs quand tu roules en tracteur dans tes vignes quel appareil sortir que ce téléphone qui vibre ? « Allo, Yannick ? Broum Broum je ne peux pas te parler alors je t’envoie trois photos et une phrase que j’ai trouvée sur le net, extraite d’un poème de Jaccottet (Merci Marc) :

« trouver le langage qui traduise avec
une force souveraine la persistance d’une
Possibilité dans l’impossible, d’une fidélité
alors que toutes les apparences disent
qu’il n’est plus maître à qui garder sa foi. »

YV : Oui, cela ressemble beaucoup à la plupart de nos échanges téléphoniques ! On parle indifféremment de photo, de Foto Povera, de cinéma et de littérature, de vin et de cuisine, que du reste… Les viticulteurs sont des alchimistes, comme l’était, mais l’est de moins en moins, le photographe développant et tirant ses photos dans sa chambre noire. Désormais le scanner numérique ronronne de plus en plus, ce n’est pas le même bruit que ton tracteur, mais cela m’y fait penser. Il est hors de question d’évoquer ici nos racines paysannes et ouvrières – Raymond Depardon pleurnichant comme d’habitude sur Canal + m’en dissuade !..., qui oublie d’évoquer les subventions que l’Etat et d’autres financeurs publics ou privés lui accordent largement. La solitude du photographe enfermé dans son viseur, cela n’existe pas ; au contraire, la photo doit nous libérer de ce sentiment d’isolement non ?... Tarte à la crème contre tarte à la crème, je préfère mon lieu commun à celui de Depardon.

Etre vigneron et photographe ; ouvrier du bâtiment et photographe comme je l’ai été ; maçon et photographe (Marc Trivier etc.)… pourquoi pas ?

Puisque, de ce métier, l’on peut de moins en moins en vivre, commercialement (publicité ; mode ; reportages…) et artistiquement (peu d’élus dans les galeries parisiennes, c’est d’ailleurs peut-être pourquoi j’ai d’abord exposé à Barcelone, puis plus récemment à Atlanta, aux États-Unis…) – comment ne pas exercer un métier parallèle alimentaire et tout aussi « noble », quel qu’il soit ?...

Comme je l’ai écrit récemment à un galeriste chez qui j’aurais peut-être le bonheur d’exposer bientôt avec une jeune artiste très talentueuse (Julie Vola) :
« […] mon appartement à Paris n’est qu’un deux pièces, peu de place donc ; certains de mes amis photographes optent pour des formats grands et difficiles à stocker et transporter, au point, parfois, qu’ils ratent des opportunités intéressantes d’exposer parce que le transport est trop coûteux, compliqué, etc. Leur rêve, qu’ils concrétisent souvent [hélas ou tant mieux ?], est de posséder un atelier de 100 à 200 m²… ; moi je me considère comme un « homme du commun à l’ouvrage » ; je ne suis pas différent parce que je suis « artiste », c’est un mythe et une posture qui m’inspire une grande suspicion ! C’est l’un de mes credos fotopoveresques…

Pour « jouer un rôle dans la cité », l’artiste doit se fondre avec ses semblables plutôt que de s’en distinguer, de s’en singulariser ; ce qui compte, ce sont ses productions, pas son mode de vie, ou peut-être si, justement : quelqu’un qui se réclame de la Foto Povera devrait se reconnaître dans l’« Homme du commun à l’ouvrage », selon moi…] »

Mais, après cette digression, Bruno, revenons à l’influence de Philippe Reverdot…
L’opacité de te dernières photos faites au téléphone mobile, où le sujet semble hésiter entre l’apparition et la disparition, la transparence et l’obscurité, n’est-elle pas une réminiscence des tirages argentiques de Philippe Reverdot, dont tu as évoqué un livre dans cet entretien ?

BD : Reverdot, c’est bien, et les zones sombres de Meatyard, et les Polaland de Frank aussi… Depuis dix ans, je griffe la terre, les vignes sont parfois malades mais à chaque fois donnent de beaux fruits.

YV : Continuons donc à griffer le réel, inscrire de mots derrière les images, voire, comme l’a fait Robert Frank, dans ses Polaroids, à inscrire cela dans la gélatine ; à ne croire en aucune vérité univoque. Merci à toi, Marc et Bernard pour cet échange.

jeudi 20 novembre 2008

« A propos de " Revenir ? Part I et II "», par Emmanuel Madec

Photo Emmanuel Madec, de la série « Revenir ? Part I » (Holga)







« En deux parties distinctes, " Revenir ? " livre l'expression d'un état psychologique.
L'ensemble photographique est construit d'images-mémoires qui balisent un parcours marqué par un éloignement progressif, non prémédité et attisé par le sentiment qu'il faudra aller loin. Loin de quoi ?
Il y a un jeu mental entre ces deux parties, où la seconde s'invite dans la première, et d'où s'échappe une certaine fébrilité. L'entrelacement de " Revenir ? " joue sur la récurrence des motifs et forme le fil d'un cheminement exploratoire à deux versants.

Ce cheminement, c'est l'expérience de la distance qui engage avec elle le doute. Le même doute qui s'installe entre l'objet photographié, déjà avalé par le temps, et l'apparition de son absence après la période de " black out " nécessaire. Arrive alors le moment des articulations entre les images, muettes par essence, mais d'où émane une tension qui parfois, par un mimétisme des ondes, ressemble à s'y tromper à des sons, des bruits. Les sons du dehors et du dedans, les murmures et les frottements du monde extérieur trouvant leur écho dans des battements intérieurs.

Le parcours de " Revenir ? Part I ", est celui de la pratique de l'instant, se dirigeant vers la pratique de la contemplation, et à travers lequel apparaît la conscience d'un monde intérieur à considérer différemment. " Revenir ? Part II " montre ce monde intérieur de manière trouble et insondable. Les éléments composant ces images, laissent penser qu'ils se faisaient auparavant engloutir dans l'oubli, avant d'être rattrapés in extremis.

Ce travail aurait pu être réalisé avec un autre appareil que l'Holga. Mais, cet instrument a la singularité d'enregistrer la lumière avec mélancolie et donne la sensation que les choses sont vues depuis le plus profond de l'être. C'est aussi parce qu'il est peu coûteux, que je n'y suis pas attaché et que je peux le casser. Dans les deux sens : je ne crains pas qu'il se brise et je me réserve le droit de le détruire. Cela correspond à l'état transitoire que l'on peut partiellement identifier dans cette double série photographique. »

(Emmanuel Madec, nov. 2008)

lundi 17 novembre 2008

« Redevenons BIBI FRICOTIN !!! (Photos faites à l’Agfamatic, “pour enfants”) », par Bernard Plossu (1970)


Photo Bernard Plossu, « Saint-Nizier, Dauphiné, 1971 » (Agfamatic),
extraite du livre Nuage Soleil, éd. Marval, 1994, p. 22







Bernard Plossu a retrouvé récemment un texte qu’il a rédigé en 1970, et je suis très heureux de le publier sur ce blog, presque quarante plus tard… Il est très émouvant pour moi, à bien des égards : d'abord parce qu'il est inédit ; ensuite parce que je suis né cette année-là, j’étais donc un enfant ; pendant les années à venir, mes parents vont beaucoup utiliser, dans un cadre familial, Agfamatics et Instamatics.

Comme je l'ai confié dans un e-mail à Bernard :

«Sais-tu que je suis... né en 1970 ! Les années qui ont suivi, j'étais fasciné par l'Instamatic (je l'ai toujours) qu'utilisait mon père, pour me photographier avec ma petite soeur, Gwenaëlle ; fasciné aussi par ce Flash Cube aveuglant. J'ai pris ma première photo en 1977 avec : elle montre mon père, que j'accompagnais sur un chantier ce jour-là, cueillant un blanc bouquet d'aubépines pour ma mère dans une haie ; il venait de me confier l'appareil en m'intimant de ne "surtout pas déclencher "- j'ai fait le contraire bien sûr ! Ma première photo est née d'un désir de transgression... »

En ce début de décennie, Nancy Rexroth réalise les premières photos de sa série « Iowa », avec un Diana en plastique (sa « machine à poésie ), et bien sûr, Bernard décide de faire des photos à l’Agfamatic à des fins artistiques.

C’est aussi la décennie des dernières photos de Walker Evans, prises avec un Polaroïd SX-70, des Polaroïds en noir et Blanc de Robert Frank, qui gratte la gélatine pour y inscrire des mots ou des phrases très simples…






« Photos faites à l’Agfamatic, “pour enfants”, c’est-à-dire une “technique enfantine”…

Rien à régler, on met juste sur le petit dessin de “nuage” ou de “soleil”.

Un rêve ! En fait d’enfantin, ce sont les appareils les plus révolutionnaires ! Pensez, il n’y a même plus à régler, il suffit d’appuyer : on peut photographier avant même qu’on ait eu le temps de se demander si on allait prendre la photo ou pas !

On a même plus le temps d’hésiter.

Plus rapide que du reportage !

La photo avec l’Agfamatic, ou tout autre Instamatic, permet d’aller plus vite que la pensée ; elle est la prise de vue à l’état de pure spontanéité, l’anti-Freud, l’anti-Sartre, elle fonce droit au but, elle libère totalement de la timidité, elle permet aussi de photographier en riant, en découvrant à nouveau le monde avec, justement, la naïveté, le bonheur, la fraîcheur et l’immédiateté d’un enfant.

Grâce à la simplicité extrême de ce jouet de l’image, nous nous libérons enfin de notre complexe d’être un photographe adulte : Redevenons BIBI FRICOTIN !!!

Et la photographie ainsi libérée de toute technique encombrante, devient enfin le cri photographique qui nous offre la liberté totale de voir, et d’aller plus vite que notre cerveau.

Enfin la vison retranscrite à son niveau le plus pur. »

(Bernard Plossu, 1970)



A lire aussi, cet entretien avec Bernard :

http://fotopovera.blogspot.com/2008/04/entretien-avec-bernard-plossu-paris.html

jeudi 13 novembre 2008

La série « Revenir ? » (2) d'Emmanuel Madec (Holga)




Photo Emmanuel Madec, « de la série "Revenir ?" » (Holga)





Une main blanche surgit d’un rideau, est-ce le gant d’un mime ou les doigts décolorés, exsangue, d’un spectre ? Énigmatique elle ne révèle rien ; elle reste figée dans l’instant d’un geste inachevé, définitivement suspendu. Que dissimule cette étoffe ? L’individu invisible est-il en train de la refermer sur lui, ou tente-t-il au contraire de s’en extraire ?

Un arbre dont les branches semblent se replier sur elle-même, tel un poing crispé, ponctuée, telle une petite note insignifiante, fluette et à peine perceptible, sur la portée musicale d’une musique photographique très personnelle, par la présence minuscule d’un passereau…

Une main végétale. Ou anthropomorphisme végétal.

Une autre main, noire cette fois, posée sur le siège bleu d’un train… Par contraste, la chemise de l’homme est bien blanche, ce qui aimante le regard (comme la main accrochée au rideau de l’autre photo).






Photo Emmanuel Madec, « de la série "Revenir?" » (Holga)





Ce ne sont pas là de simples jeux formels, bien sûr.

Les photos prises par Emmanuel Madec avec un appareil Holga, « grande sœur » du Diana (les deux appareils-jouets sont entièrement en plastique), « machine à poésie » selon Nancy Rexroth, semblent souvent, comme les photos de Valérie Sarrouy (Cf. notamment sa remarquable série « Gradiva »), avoir aussi été produites, par ce que je nommerais la « machine de l'inconscient » : à ce titre la première photo évoquée me fait beaucoup penser à une célèbre image de Ralph Gibson publiée dans le livre The Somnambulist (1970) – une main et son ombre portée expressionniste, entrouvrant une porte en bois, qui ressemble tant à un hommage à Nosferatu de Murnau (1922), grand classique du cinéma muet fantastique.

Des rapports étroits de Foto Povera à l’inconscient, au cinéma aussi… Et « Revenir » pourrait bien être, entre autres, une histoire de « Revenants »...

Les photographies d’Emmanuel Madec seront exposées dès janvier 2009, à la galerie Le Lac Gelé, à Nîmes.

http://www.lelacgele.org/

La série « Revenir ? » (1) d'Emmanuel Madec (Holga)

Photos Emmanuel Madec, « de la série "Revenir?" » (Holga)






Dans un e-mail récent, Emmanuel Madec, qui m’a contacté sur le conseil de Bernard Plossu, m’explique : « "Revenir?" est réalisé avec un Holga que j'ai souvent à ma portée, car il est léger, parce que je peux le casser, et aussi car il correspond bien à l'état psychologique dans lequel je me suis retrouvé lorsque je décidais des prises de vues. »

mercredi 12 novembre 2008

Les Polaroïds périmés de Stephanie Thomas


Photo Stephanie Thomas, « Super Colorpack. Expired ID-UV. »






A propos de ses photos doucement intemporelles, aux tons irréels, parfois fantomatiques, comme cette robe floue, dont la virginale blancheur évoque celle d'une robe de baptême ou de mariage, Stephanie Thomas m'écrit :

« Hey!

Thanks for your email. [...]

I absolutely love shooting Polaroids. They're my favorites. I love the noir and nostalgic quality a instant Polaroid has. I also love how unpredictable expired Polaroid film is. And its wonderful... you get an image, an actual picture, in less than a minute ! They're extremely addicting, and it will be a very sad day when I can't find anymore film to shoot!

Stephanie Thomas
Orange County, CA. »


C'est vrai qu'il est étrange, et triste, de songer à l'épuisement des stocks de films Polaroïds, dont la plupart ne sont déjà plus fabriqués. Ces films étaient tellement synonymes d'immédiateté, de spontanéité ! Parcourues de nombreux accidents, altérées, les images de Stephanie sont très émouvantes. Une menace semble planer sur elles. Elles me font penser à des micro-chroniques de la fragilité du support, et de sa mort annoncée...